PL PL PL PL PL PL Plurilinguisme littéraire Revue internationale et interdisciplinaire
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Appel à contributions — Numéro 2

Dossier thématique

Écritures de soi plurilingues et intertextualité

Dossier thématique dirigé par Louise Sampagnay (CEGIL, Université Sorbonne Nouvelle) et Dirk Weissmann (CREG, Université Toulouse Jean-Jaurès / ITEM).

Argumentaire

Le dossier thématique du n° 2 de la revue, « Écritures de soi plurilingues et intertextualité », dirigé par Louise Sampagnay et Dirk Weissmann, examinera les fonctions, modalités et limites de l’intertextualité dans les récits de soi plurilingues : autobiographies, memoirs, autofictions, essais autoréflexifs et autothéoriques, récits d’apprentissage, de filiation, d’exil et de migration.

Hypothèse centrale

Dans les écritures de soi plurilingues, l’intertextualité ne correspond ni à un réseau de références érudites, ni à un ornement visant à littérariser le texte : elle fonctionne plutôt comme un opérateur de subjectivation, de légitimation, d’affiliation et parfois de désaffiliation. Le rapport à soi se construit autant dans la relation à d’autres traditions de lecture et modèles d’écriture que dans le récit d’une trajectoire individuelle entre les langues.

Dans le prolongement des travaux sur la représentation littéraire du sujet plurilingue (Kramsch 2004 ; Ausoni 2018 ; Grell-Borgomano et Devésa 2019), ce dossier propose d’élargir le cadre théorique des language memoirs (Kaplan 1994 ; Kramsch 2009 ; Kellman 2019) vers une acception plus ouverte des écritures de soi plurilingues, attentive aux formes, aux relations intertextuelles et aux pratiques traductives.

Corpus

Les récits étudiés pourront :

  • être écrits dans une langue acquise tardivement, adoptée délibérément, héritée, imposée, perdue puis retrouvée, ou élue comme seule langue littéraire ;
  • mettre en scène plusieurs langues sans nécessairement les inscrire toutes dans le tissu textuel sous la forme d’un code-switching écrit et littérarisé ;
  • réfléchir aux conditions d’acquisition, de perte, de transmission ou de traduction des langues d’autres auteurs ;
  • construire une généalogie littéraire à travers un régime de lectures, de citations, de traductions ou de scènes de médiation entre plusieurs traditions linguistiques ;
  • interroger les rapports de domination entre langues majoritaires ou minorées, coloniales ou postcoloniales, scolaires, familiales, migrantes ou diasporiques.

Les corpus pourront aller des language memoirs explicitement centrés sur l’apprentissage linguistique (French Lessons d’Alice Kaplan, In altre parole de Jhumpa Lahiri, Lost in Translation d’Eva Hoffman, Une langue venue d’ailleurs d’Akira Mizubayashi) à des formes plus hybrides (Mutterzunge d’Emine Sevgi Özdamar, Le Testament français d’Andreï Makine, Nord perdu de Nancy Huston), y compris des textes où l’expérience plurilingue travaille la voix narrative, la mémoire culturelle ou des modèles eux-mêmes plurilingues de légitimation littéraire.

Un paradoxe productif

L’attention portée à l’intertextualité peut sembler secondaire, voire contradictoire pour l’étude des récits de soi : ces textes sont souvent abordés à partir de l’authenticité qu’engage le pacte autobiographique (Lejeune 1975). C’est précisément ce paradoxe que le dossier souhaite interroger : si l’on admet que tout récit implique une mise en forme narrative et au moins en partie fictionnalisée de l’expérience (Ricœur 1991), et que tout texte est traversé par d’autres textes (Barthes 1985), alors la question de l’intertextualité gagne à être envisagée en contexte autobiographique, d’autant plus lorsque l’expérience vécue et narrée engage plusieurs langues.

Dans les écritures de soi plurilingues, le lien aux langues se formule aussi par l’intermédiaire d’autres textes, souvent lus, cités, traduits ou commentés dans d’autres langues. Plutôt que d’évaluer le caractère authentique du récit ou le niveau « réel » de compétence linguistique dans chaque langue écrite ou mise en scène comme étrangère sous la langue d’écriture principale, il s’agit d’examiner comment les textes évoquent, mettent en scène, fictionnalisent ou problématisent l’expérience plurilingue à travers des références à d’autres auteurs et autrices, traditions et langues.

Enjeux théoriques

L’intertextualité devient ainsi un lieu d’observation privilégié des tensions entre expérience vécue, mémoire des langues, bibliothèque personnelle, héritages culturels, rapports de pouvoir et positionnement littéraire. Elle permet d’interroger comment un sujet plurilingue se donne une généalogie, s’inscrit dans une tradition ou construit un contre-canon.

Les pratiques intertextuelles ne sont jamais neutres : la citation d’un auteur canonique dans une langue dominante ne produit pas les mêmes effets que l’insertion d’une référence issue d’une langue minorée, d’une tradition orale, d’une mémoire familiale ou d’un espace diasporique. Elles engagent des choix d’autorité, de lisibilité, de légitimité et de transmission.

Le dossier invite à clarifier le statut de la traduction dans les pratiques intertextuelles : citation en langue originale, citation d’une traduction publiée, traduction intégrée par l’écrivain·e, autotraduction, retraduction, traduction intratextuelle, commentaire métatraductif. L’autotraduction pourra être envisagée comme une forme d’intertextualité de soi à soi, engageant mémoire linguistique, identité narrative et autorité auctoriale plurilingue.

Les travaux de Christine Meyer (2004) sur l’intertextualité entre l’Histoire d’une jeunesse de Canetti et la Vie de Henry Brulard de Stendhal ont par exemple montré que l’intertextualité participe d’une mise en scène du Je autobiographique, qui se construit en élaborant une position dans une tradition littéraire elle-même plurilingue.

Approches privilégiées

Le dossier encourage des approches méthodologiques précises : étude des épigraphes, citations, notes, glossaires et paratextes ; critique génétique et comparaison des versions, brouillons, carnets ou dossiers de traduction ; étude des bibliothèques d’écrivain·e·s ; cartographie des réseaux de citation ; histoire du livre, traductologie, humanités numériques ou analyse d’archives.

Le dossier souhaite ouvrir une perspective diachronique : récits de conversion, correspondances, mémoires, journaux, récits de voyage, textes d’exil, autobiographies savantes permettront de mieux comprendre ce qui relève de configurations contemporaines du plurilinguisme, et ce qui s’inscrit dans une histoire longue des écritures de soi entre les langues.

Une attention particulière pourra être portée à la question du genre et de la classe sociale dans les trajectoires plurilingues : quelles influences ont-elles sur les conditions d’accès aux cours de langues, aux bibliothèques, aux institutions scolaires et aux canons littéraires ?

Enfin, le dossier sera l’occasion de faire de la diversité terminologique un objet de réflexion explicite : language memoirs, écritures de soi translingues ou plurilingues, autobiographies linguistiques. Cette richesse conceptuelle correspond à l’état actuel d’un champ d’études en pleine constitution et invite à un examen critique.

Axes de réflexion

  1. 1. Intertextualité, dialogue et communauté

    • Comment les pratiques intertextuelles créent-elles des « communautés imaginées » de lecteur·rices et auteurs·rices plurilingues ?
    • Comment les réseaux intertextuels favorisent-ils des formes collectives d’auctorialité ou de mémoire plurilingue qui dépassent la voix monologique ?
    • Comment se construisent des généalogies littéraires alternatives, des contre-canons ou des filiations transnationales ?
    • Dans quelle mesure peut-on penser ensemble déplacements linguistiques et déplacements sociaux, récits translingues et récits transclasses (De Balsi 2025) ?
  2. 2. Hiérarchies linguistiques, domination et subversion

    • Comment l’intertextualité donne-t-elle à voir les rapports de pouvoir entre langues dominantes et minorées, coloniales et postcoloniales, de culture et familiales ?
    • Les pratiques citationnelles reconduisent-elles l’autorité de certains canons ou permettent-elles de construire des contre-canons plurilingues ?
    • Comment les choix de citation, de traduction ou de non-traduction produisent-ils des effets de lisibilité, d’exclusion, de reconnaissance ou de résistance ?
  3. 3. Genre, filiation et autorisation littéraire

    • Dans quelle mesure les trajectoires plurilingues et les stratégies d’affiliation littéraire sont-elles différenciées selon le genre, et permettent de subvertir le paradigme de la langue dite maternelle mis en évidence par Yasemin Yildiz (2012) ?
    • Comment s’articulent langues, parentalité, filiation, héritage, transmission et légitimité littéraire ? (par ex. dans The Duty to Presence de Lily Robert-Foley, 2022)
    • Peut-on identifier des généalogies littéraires féminines, queer ou minoritaires spécifiquement plurilingues ? (par ex. dans Das Blutbuch de Kim de l’Horizon, 2022)
  4. 4. Traduction, citation et autorité textuelle

    • Que signifie citer un texte en langue originale versus en traduction dans un récit de soi plurilingue ?
    • Comment les auteur·rices rendent-ils visibles ou invisibles les médiations traductives, et avec quelles conséquences ?
    • L’autotraduction peut-elle être pensée comme une intertextualité de soi à soi ?
  5. 5. Pratiques matérielles et outils d’analyse

    • Comment les pratiques de lecture et d’écriture entre les langues façonnent-elles les relations intertextuelles ?
    • Quels outils permettent d’analyser concrètement les réseaux intertextuels plurilingues : critique génétique, analyse paratextuelle, cartographie des citations, étude des bibliothèques et archives ?
  6. 6. Conscience métalinguistique et métatextuelle

    • Existe-t-il des techniques propres aux récits de soi plurilingues (code-switching des citations, glossaires, notes, traductions intratextuelles) qui élargissent les modèles classiques de l’intertextualité ?
    • L’intertextualité doit-elle être visiblement plurilingue, ou peut-elle passer par la description des techniques d’écriture, de souvenirs de lecture ou de scènes d’apprentissage ?
  7. 7. Théorie, mémoire culturelle et archives

    • Quelles sont les limites des théories classiques (dialogisme bakhtinien, intertextualité kristevienne, transtextualité genettienne) appliquées aux écritures de soi plurilingues ?
    • Comment les réseaux intertextuels développent-ils ou contestent-ils la mémoire culturelle dans des contextes minoritaires, diasporiques ou postcoloniaux ?
    • Comment les archives, brouillons, carnets ou dossiers de traduction permettent-ils de reconstruire des pratiques intertextuelles invisibles dans le texte publié ?
  8. 8. Historiciser les écritures de soi plurilingues

    • Comment les pratiques contemporaines s’inscrivent-elles dans une histoire longue des récits de soi entre les langues ?
    • Quels modèles plus anciens (mémoires, correspondances, journaux, récits de voyage, récits de conversion) permettent d’historiciser ces pratiques ?
    • L’intertextualité plurilingue fonctionne-t-elle différemment selon les périodes et les hiérarchies linguistiques propres à chaque époque ?

Modalités de soumission

Les propositions d’articles (environ 500 mots), accompagnées d’une bibliographie indicative, sont à déposer avant le 30 septembre 2026 via le formulaire de dépôt en ligne.

Déposer une proposition

Les articles pourront être rédigés dans l’une des six langues de publication de la revue (français, anglais, allemand, espagnol, italien, portugais).

Les textes des articles acceptés devront comporter :

Calendrier prévisionnel